Jean-Michel Besnier

Génétique et big data, médecine numérique et robotisée, homme augmenté, transhumanisme… A quelle vision éthique de l’homme la santé du futur va-t-elle conduire ? Le philosophe des nouvelles technologies livre un regard critique sur l’avenir de la médecine et du scientifique. Entretien.

S3ODEON. L’événement S3Odéon du samedi 12 septembre 2015 est une journée exceptionnelle d’échanges sur l’avenir de la santé. Scientifiques, médecins, philosophes, économistes, startuppers… Les acteurs de la santé de demain donneront une série de conférences et échangeront avec le public sur les espoirs et les inquiétudes suscités par l’avènement des nouvelles technologies dans le domaine de la santé et du bien-être. Ce rendez-vous à ne pas manquer – en partenariat avec Sciences et Avenir - se déroulera dans le cadre du théâtre de l’Odéon. À cette occasion, Sciences et Avenir a interviewé l’un des participants : le philosophe des nouvelles technologies, Jean-Michel Besnier, professeur des universités et chercheur au CNRS. Un entretien sur le rôle du scientifique et du médecin, qui navigue à contre-courant de l’enthousiasme ambiant pour les révolutions médicales du 21e siècle.

Sciences et Avenir : Vous collaborerez le 12 septembre prochain au S3Odéon. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette initiative ?

Jean-Michel Besnier : S3Odéon est un cycle de conférences de type TED*, qui mobilise les acteurs scientifiques de la santé de plus en plus convaincus que quelque chose d’assez bouleversant est en train de toucher leur profession. Génétique et big data, médecine numérique, robotisée, quantified self, thérapie génique, transhumanisme… L’arrivée en force des nouvelles technologies est une source de préoccupation pour les professionnels de la médecine. Tous les participants sont plus ou moins sensibles à l’investissement massif dans ces nouvelles technologies des grosses mécaniques du Web comme Google ou Facebook par exemple (cf. dossier du mensuel Sciences et Avenir de septembre 2015 en bas de page, NDLR). S3Odéon part du principe qu’il est nécessaire de faire le point et de se demander : Où va la santé ? Que sera-t-elle dans 10, 20 ans ? Et par la même, de s’interroger pour savoir quels types de nouvelles représentations mentales, intellectuelles, philosophiques sont en train d’accompagner les évolutions technologiques dans la prise en charge de la santé humaine.

Dans une précédente interview, au sujet de l’investissement de la science médicale par la technologie, vous posiez la question : « Après avoir décrit le monde, la science veut-elle à présent le transformer ? » Mais l’origine descriptive de la science n’a-t-elle pas toujours visée in fine la transformation du monde ?

Il y a une grosse différence entre la science telle qu’elle se pratique aujourd’hui et la vocation du scientifique, disons, traditionnel. Ce dernier cherchait à décrire les mécanismes de la nature et à en expliquer les différents phénomènes par la mise en évidence d’une relation de cause à effet. Il s’agissait donc de traduire les observations de la nature en un système cohérent qui permette d’expliquer les choses en identifiant les causes. Mais le jour où la science s’est mise en tête de produire des effets avant tout, elle a peu à peu abandonné la recherche des causes pour tomber ainsi dans ce qu’on appelle la techno-science.

Je prends un exemple simple dans le domaine de la médecine d’aujourd’hui : prenons le médecin traditionnel qui interroge son patient, lui fait faire des examens, tâtonne sur son corps, procède à des palpations, etc. Entre ce médecin-là, et celui qui va vous appliquer des biocapteurs, enregistrer des données qu’il confrontera ensuite à des bases de données qui lui serviront statistiquement à identifier une maladie, il y a un monde. Car l’ingénieur expert en traitement des données médicales ne s’intéresse pas aux causes, il s’intéresse aux corrélations. Corrélations entre ce qu’il observe sur les mesures du fonctionnement de vos organes et les bases de données qu’il a engrangées grâce à des collectes de grande échelle. Donc on est passé d’une science explicative qui cherche les causes, à une science statistique qui cherche à prédire des trajectoires, à donner une représentation d’un futur possible.

Quelle est selon vous la grande problématique qui se trouve aujourd’hui au cœur de l’avènement des nouvelles technologies dans la santé ?

Je crois que c’est, dans notre conception de la santé, le triomphe d’une vision mécaniste du vivant, qui voit le corps comme une simple machine composée de pièces. On s’habitue tous à l’idée que la médecine doit réparer : réparer des organes défaillants, changer des pièces, les remplacer, les connecter. Ce qui n’est pas du tout évident puisqu’il y a d’autres conceptions du vivant, vitalistes notamment - qui ne conçoivent pas le vivant comme un assemblage d’organes fonctionnels, mais comme un tout physico-chimique animé par un élan vital. Et il y a encore des médecines traditionnelles qui envisagent l’organisme de manière systémique et non pas comme un assemblage analytique de pièces.

Ce que j’observe dans cette évolution, c’est la disparition de ce qui est le plus important pour l’homme : le langage

On n’est certes pas obligé d’émettre un jugement de valeur derrière tout ça, mais on a le droit de le faire… Pour ma part, je crois qu’on assiste à une espèce de désenchantement du corps, quelque fois même à une conception un peu cynique. Pour moi, philosophe avant tout, ce que j’observe dans cette évolution, c’est la disparition de ce qui est le plus important pour l’homme : le langage. Mais le langage dans le sens le plus large du terme. Pas simplement les mots qu’on emploie, mais les signes que nous échangeons et qui constituent le sens de ce que nous vivons. C’est cet habillage de mots que nous donnons à tout ce qui nous environne, la préoccupation pour le sens qu’on donne aux choses. Tout ce qui relève du monde symbolique, de la culture, de la religion, de la métaphysique, de l’art. Le langage est grand perdant dans tout ce que les technologies imposent. Et plus on s’attachera à avoir une vision mécaniste de l’humain et plus on perdra sur le terrain de ce qui pour moi est le plus précieux.

Attention, ça ne veut pas dire que je ne souhaite pas que les hommes vivent plus longtemps, mais je crois qu’on n’est pas suffisamment attentifs à cette disparition du sens dans le triomphe que l’on réserve à nos outils.

Mais que voudrait dire redonner sa place au langage dans la santé ? Et comment s’y prendre ?

Tant que le médecin accorde une prédominance à l’examen clinique, le langage a encore toute sa place. Le problème est que c’est de plus en plus difficile pour lui. Déjà parce qu’il est pris par des contraintes de temps. Dans les hôpitaux, on compte au plus juste, on comptabilise étroitement les temps de consultations. Par ailleurs, le médecin est de plus en plus tenté et/ou encouragé à recourir à l’examen qui passe par le scanner, l’échographie, l’IRM et tous ces instruments-là. Vous avez d’ailleurs quantité de patients qui se désolent de voir qu’ils sont accueillis par un médecin qui ne les regarde même pas, qui se contente d’inventorier des données.

La composante psychique d’une maladie ne peut être traitée que sur le terrain de la signification

Comment faire en sorte que le médecin résiste à cet écrasement de la relation clinique par la prise de mesures ? Comment faire en sorte que l’art de la médecine ne devienne pas seulement une science de la mesure ? C’est un vrai problème. Le Conseil national de l’Ordre des médecins par exemple est inquiet de voir que la médecine connectée risque de chambouler complètement la relation du médecin à son patient. Mais la prise de conscience doit pouvoir fonctionner. Et on peut encore espérer qu’on se souvienne que la composante psychique n’est pas anodine dans une maladie. Une composante qu’on ne peut traiter que sur le terrain de la signification, le terrain du sens, et par conséquent, celui des mots.

Certains vous objecteraient qu’il y a des psychothérapeutes pour gérer cette composante…

Peut-être oui, mais jusqu’à présent, on avait cru voir se développer une génération de médecins qui considéraient que la dimension psychique pouvait aussi leur incomber. Cette idée d’une séparation entre l’âme et le corps – dont l’aspect mécaniste est précisément cartésien, on l’avait transgressée. Beaucoup de médecins qui n’étaient pas forcément vitalistes pour autant, avaient reconnu quelque vertu aux médecines orientales par exemple. Nombreux sont encore ceux sensibles au phénomène de complexité, qui avaient de fait intégré dans leur pratique des composantes psychothérapiques. Les cursus de médecine eux-même avaient ajouté des cursus de psychologie cognitive, d’épistémologie ou de psychanalyse.

Des composantes qui tendent à disparaître aujourd’hui ?

Ce sont des composantes de formation qui vont disparaître de plus en plus, oui. Elles avaient pourtant fait une petite percée, de la même façon que les questions d’éthiques commençaient à s’intégrer aux cursus, concernant la prise en charge de la douleur notamment. Mais on va donner la priorité à des compétences de l’ordre de la gestion de données, de la maîtrise des instruments informatiques et autres. Ça me paraît assez évident.

Une résistance du corps médical à cette technologisation galopante

Je me réjouis toutefois qu’il y ait de plus en plus de chaires d’éthique dans les CHU (centres hospitaliers universitaires, NDLR). Car elles orchestreront une résistance du corps médical à cette technologisation galopante. Mais vous n’empêcherez pas que certains, comme Laurent Alexandre*, soient résolus à faire en sorte que dans quelques années toutes les opérations chirurgicales soient assurées par des robots, et ce pour le meilleur.

* Chirurgien et urologue de formation, diplomé de Sciences po et HEC, Laurent Alexandre s’investit dans les questions de transhumanisme et des biotechnologies d’une façon résolument tournée vers le futur.

Vous parlez de Laurent Alexandre : pensez-vous que l’enthousiasme pour les nouvelles technologies de personnalités comme celle-ci peut être de nature à nuire à la mise en perspective de ces progrès dans le domaine de la santé ?

Il y aura de plus en plus de gens comme lui. J’ai de la sympathie pour lui, quand même (rire). Nous nous opposons sur de nombreux sujets, mais nous sommes à la fois complices et avons du respect l’un pour l’autre. Il représente toutefois une tendance dominante aujourd’hui, qui consiste à dire « on n’a plus le temps », « il faut aller de l’avant, être réactif, rapide ». Or c’est tout ce lexique du management d’entreprise qui a contaminé le monde de la recherche en général. On le voit bien, on ne fait plus de recherche, on fait de l’innovation. Il faut produire des objets, les mettre sur le marché et espérer qu’ils trouvent preneurs. Cette attitude là va se développer de plus en plus. Donc la mise en perspective que vous évoquez, ce temps qu’on prendrait pour réfléchir en profondeur à ce que l’on fait, c’est une utopie vouée à disparaître.

Ce n’est guère rassurant…

Non en effet, ce n’est pas réjouissant. Mais là, on touche à la problématique générale des politiques de recherche des grands états développés. Cette politique de recherche ne donne plus le temps pour la mise en perspective.

N’y a-t-il pas un risque que cette course à l’innovation conduise à un travail moins serein et encourage la production d’articles peu scrupuleux ? Autrement dit, que le politique conduise à faire perdre en crédibilité au scientifique.

Malheureusement, c’est déjà le cas. On s’habitue à ce que les scientifiques soient de plus en plus des apprentis sorciers qui, finalement, en disent plus qu’ils n’en savent, dans le but de prendre le pas sur l’autre laboratoire. On est dans une fuite en avant. Les gens se sont habitués à l’idée que le scientifique n’est plus celui qui cherche calmement les clés de la compréhension de l’univers pour faire partager ses découvertes. Le scientifique est un technicien, et nous sommes tous dans la techno-science. Il s’agit de produire des effets, de promouvoir des objets et d’espérer, un peu à la manière darwinienne, que ces objets rencontreront le marché qu’il leur faut pour se développer.

Que peuvent espérer les médecins du futur ? Cette différence entre art de la médecine et science de la mesure va-t-elle s’accentuer ?

Difficile à dire. Mais il y a dans le corps médical, un nombre prédominant d’humanistes parmi les jeunes médecins. Ils sont convaincus que le poids de la souffrance, les mots de la souffrance sont importants dans le traitement de la maladie. Ils sont très très sensibles à tout ça. Donc de ce point de vue là, il y a des raisons d’être optimistes. Sauf qu’il leur faut bien rentrer dans la carrière, et prendre en compte le fait que nous nous comportons de plus en plus en consommateurs vis-à-vis de la médecine. Et se comporter en consommateur par rapport à la médecine, c’est vouloir le meilleur technologique et, par conséquent, s’adresser au spécialiste le plus aguerri dans la maîtrise des outils. Donc je n’ai pas de réponse. Mais je crois que de plus en plus de médecins souffriront que leur art de la médecine ne devienne peu à peu une science de la mesure ; qui les rendra remplaçable, interchangeable.

Mais cette science de la mesure n’existe-t-elle pas depuis très longtemps en médecine, même si elle ne disposait pas des outils pour acquérir la précision qu’elle a aujourd’hui ?

Là, il faut s’accorder sur ce qu’on entend par « mesure ». Evidemment que depuis toujours l’art du médecin est un art de l’équilibre qui consiste à régler les humeurs, restaurer l’équilibre de la température, etc. Il y a évidemment une perception de l’organisme soumise à la mesure. Mais il s’agit là de cohérence, de pondération, d’ordre. Le contraire de l’hubris (la démesure). La bonne santé, c’est le juste milieu, la juste mesure.

Une obsession qui conduit à une société totalement hypocondriaque

Mais la métrologie (science de la mesure, ndlr) qui va prévaloir aujourd’hui, c’est totalement différent. S’il fallait rentrer dans le débat philosophique, c’est la notion de norme qu’il faudrait examiner. Entre l’art traditionnel du médecin qui consistait à inviter l’organisme à restaurer la norme qui est la sienne, et la pratique contemporaine qui consiste à faire en sorte que tous les organismes obéissent à des normes extérieures déterminées statistiquement, encore une fois, il y a un monde. Le philosophe Georges Canguilhem disait que l’art du médecin c’est d’aider l’organisme à retrouver sa normativité. Or aujourd’hui, on est dans une normopathie, sorte de fétichisme de la norme statistique qui nous enjoint de faire 10.000 pas par jour, de consommer 2.000 calories, etc. Une obsession qui conduit à une société totalement hypocondriaque.

Si le philosophe a un peu d’audace, il doit marauder sur les plates bandes des scientifiques et jouer le poil à gratter »

Quel rôle peut jouer le philosophe là-dedans ?

Je crois qu’il ne pèse pas bien lourd (Rire). Il est malheureusement très marginalisé. Je ne sais pas combien nous sommes en France à nous intéresser aux nouvelles technologies, mais je me sens un peu seul. De ce point de vue, je suis un peu désabusé, c’est vrai. Mais je crois que si le philosophe a un peu d’audace, il doit essayer de marauder sur les plates bandes des scientifiques et jouer un peu le poil à gratter. Personnellement, j’ai la chance d’être invité pour ce S3Odéon, mais les organisateurs savent que je ne vais pas forcément aller dans le sens optimiste qu’ils ambitionnent.

Ils ambitionnent ce côté optimiste ?

Globalement, oui. Le principe de ces conférences de type TED, c’est de délivrer des messages qui soient galvanisants. C’est la philosophie de base des TED conférences. En l’occurrence, mes amis organisateurs sont des académiciens – ce que je ne suis pas – qui défendent l’image du savoir qui est le leur. Et ils n’ont donc pas du tout l’intention d’avoir un regard critique ou exagérément critique.

Mais vous le ferez pour eux ?

Oui, discrètement, mais je ne vais pas me dérober.

Source : Science et Avenir du 06/09/2015

Catégorie(s): A la une, Communication
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