La France totalise dix opérations sur les trente-cinq réalisées à travers le monde en bientôt 10 ans.

Le 27 novembre 2005, une femme défigurée par son chien recevait la première greffe de visage au monde, à Amiens. Cette opération spectaculaire des Prs Devauchelle et Dubernard a été suivie de trente-quatre autres à travers le monde, selon le registre international sur les greffes de mains et de tissus composites. Si les États-Unis, l’Espagne, la Chine et la Belgique, mais aussi la Turquie et la Pologne sont entrés dans la course, la France conserve, pour le moment, une place à part en totalisant dix opérations et deux «premières»: première greffe partielle par l’équipe d’Amiens et première greffe «totale» incluant les paupières et le système lacrymal par l’équipe du Pr Laurent Lantieri à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil en 2010.

Près de dix ans plus tard, l’heure est au bilan d’étape. «Nous avons montré à court terme la grande efficacité des greffes de visage pour des patients à qui rien d’autres ne peut être proposé, estime le Pr Lantieri. Nous obtenons un résultat fonctionnel – les patients récupèrent la déglutition, la parole, la mobilité du visage – et, contrairement à ce qui avait été affirmé, ils acceptent très bien leur nouveau visage

À long terme toutefois, de nouvelles questions sont apparues après l’enthousiasme des débuts. «Oui, ça marche, mais il y a des complications et des problèmes liés au traitement immunosuppresseur, analyse le Pr Bernard Devauchelle. Il y a eu un nombre non négligeable de décès (4, NDLR*). Par ailleurs, nous sommes loin d’avoir tout compris de la restauration fonctionnelle: nous avons du mal à rendre parfaitement les mouvements du baiser, du sourire, le clignement des paupières…» Le défi n’est pas seulement chirurgical mais aussi, voire surtout, immunologique. «Il faut améliorer la tolérance: les rejets aigus sont quasi obligés et nous n’avons toujours pas résolu la question du rejet chronique, qui conduit la fonctionnalité du greffon à se détériorer avec le temps», poursuit-il.

Deux nouvelles greffes à venir

Le travail de recherche dans lequel s’inscrivent ces opérations est donc loin d’être terminé. «C’est seulement lorsqu’on aura atteint cent à deux cents opérations dans le monde que l’on parviendra à davantage de certitudes», estime Laurent Lantieri. Mais déjà des pistes se dessinent. «Les patients souffrant de neurofibromatose et de malformation vasculaire semblent donner des résultats extraordinaires. Les brûlés, en revanche, présentent des problèmes immunologiques que nous n’avions pas anticipés, et les victimes de traumatismes balistiques acceptent moins bien les contraintes liées à leur traitement», constate-t-il.

Devant la stagnation des opérations en France ces dernières années (la dernière intervention remonte à 2012), les deux chirurgiens s’inquiètent de voir l’Hexagone perdre son leadership. Si le Pr Devauchelle vient, à l’issue d’une longue procédure, de recevoir le feu vert de l’Agence du médicament (ANSM) pour opérer deux nouvelles patientes, le Pr Lantieri n’a pour l’heure pas de perspective sur son prochain projet de greffe. Le Pr Olivier Bastien, directeur des greffes à l’Agence de la biomédecine, relativise la prise de retard de la France et rappelle les contraintes spécifiques de ces opérations. «Ce sont toujours des greffes d’exception, très complexes et lourdes de risques. Par ailleurs, les donneurs sont rares car le visage est hautement symbolique pour les proches.»

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